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Alexandre Guezalov : Il faut arrêter de plaindre les orphelins

08.06.2012

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Alexandre Guezalov est sorti de l'orphelinat 16 ans. Parmi ses 14 frres , il est le seul encore en vie. Pre de trois enfants, dcor par Dmitri Medvedev pour son action de soutien aux orphelins, il jongle aujourd'hui entre l'criture, sa fondation Changer la vie et la construction d'glises.

Le Courrier de Russie : quoi ressemble le quotidien d'un orphelin ?

Alexandre Guezalov : Les journes d'un pensionnaire d'orphelinat suivent toujours le mme rythme : l'enfant se rveille, djeune, va l'cole, revient, fait ses devoirs, dne et se couche. On pourrait croire que cette routine est la mme que celle de n'importe quelle famille - mais il y manque l'essentiel : les parents. Eux seuls peuvent transmettre l'exprience empirique ncessaire la vie dans le monde, la relation tactile, la communication familiale.

la sortie de l'orphelinat, l'outil principal que les enfants savent manier est la cuiller

LCDR : Rien n'est fait pour pallier l'absence des parents ?

A.G. : Non. l'orphelinat, les enfants s'habituent aux repas heures fixes, aux bnvoles qui leur courent toujours aprs, aux ftes sans but. Les nombreux bienfaiteurs qui soutiennent les orphelinats se contentent gnralement de fournir aux enfants des jouets, des sjours l'tranger et des crans plasmas. Aujourd'hui, les orphelins sont duqus principalement par la tlvision. Vous trouverez, dans n'importe lequel de ces tablissements, de grands crans auxquels les petits restent scotchs.

Dans le systme actuel d'ducation au sein des orphelinats, les enfants apprennent croire que tout le monde doit s'occuper d'eux, tre totalement pris en charge - et la chute est terrible quand ils en sortent. Les adolescents sortis des orphelinats se confinent souvent dans un mode de vie consommateur - ils savent parfaitement recevoir des autres mais sont difficilement capables de donner sans attendre quelque chose en retour. Ils ne savent pas non plus se fixer des objectifs ni travailler pour les atteindre. la sortie de l'orphelinat, l'outil principal que les enfants savent manier est la cuiller. Pourquoi ? Parce qu'elle sert manger. C'est dsolant. Pour faire voluer les choses, il faut arrter de plaindre les orphelins - mieux vaut leur permettre d'acqurir des connaissances pratiques qui leur serviront l'ge adulte, l'extrieur. On pourrait commencer par permettre aux orphelins de participer la gestion de la vie de leur tablissement - comme c'est le cas dans les familles o l'on demande aux enfants de vider la poubelle ou de faire la vaisselle.

LCDR : Vous parlez des orphelinats comme d'une sous-culture . Pourquoi ?

A.G. : L'orphelinat est un monde part. En termes de communication, par exemple : l'orphelinat, les enfants parlent trs peu, il s'agit d'une exprience trs particulire du point de vue psychologique. Ils ont du mal expliquer des choses sur eux-mme mais ils dveloppent merveille, en revanche, leur capacit d'observation et leur intuition. En vous regardant, par exemple, je sais dj presque tout sur vous. Mais cette sensibilit aigu devient rarement un atout. Car cts de ces points positifs, les enfants duqus dans des orphelinats s'enferment aussi dans de nombreux dfauts qui les empchent de russir dans la vie : souvent, ils s'emportent facilement, ne savent pas rsoudre les conflits pacifiquement et sont trs susceptibles.

N'importe quel enfant lev dans une famille aura plus de comptences qu'un orphelin

LCDR : Les orphelins ont-ils certains avantages par rapport aux autres enfants ?

A.G. : Non. N'importe quel enfant lev dans une famille aura plus de comptences qu'un orphelin. Mme si l'on compare un petit voyou ayant grandi dans une famille et un orphelin dou, le second perdra toujours. Il attendra constamment qu'on lui donne quelque chose faire, qu'on lui accorde la permission. L'orphelin ne sait pas se motiver lui-mme, il a en permanence besoin d'tre pouss. Alors qu'un enfant lev dans une famille n'a pas besoin de recevoir d'ordres.

LCDR : Comment vous en tes-vous sorti ?

A.G. : Quand j'ai quitt l'orphelinat en 1984, j'ai rapidement compris que personne ne m'attendait ni n'avait besoin de moi, que l'tat ne se souciait pas de mon existence. J'ai ralis que je devais suivre plusieurs formations, apprendre me dfendre, ne pas fumer, ne pas boire, faire du sport... et surtout acqurir une distance vis--vis de moi-mme, apprendre l'auto-critique et l'auto-drision - tre humble et me conformer aux rgles de cette vie nouvelle.

En sortant de l'orphelinat, je n'avais rien - mme pas un endroit o dormir. J'ai effectu mon service militaire dans un sous-marin atomique et j'ai eu la chance de ne pas revenir dans la ville o se trouvait mon orphelinat. Si je l'avais fait, j'aurais retrouv mes amis d'enfance, j'aurais cr un gang de petits orphelins, j'aurais soit poignard quelqu'un, soit je me serais fait poignarder. Parmi les 14 gamins qui ont quitt l'orphelinat en mme temps que moi, je suis le seul encore vivant. Les autres sont tous morts cause des drogues, de l'alcool ou des activits criminelles...

En Russie, un enfant sur cent est orphelin

LCDR : Que fait l'tat pour ces enfants ?

A.G. : L'tat russe dbourse chaque anne 30 milliards de roubles pour des travaux de rnovation, la formation au sein de ces tablissements ou encore les vtements des enfants. Mais cet argent est souvent dtourn par ceux qui le reoivent et n'est pas utilis bon escient. Certaines ONG essaient galement d'apporter leur contribution mais ce n'est pas suffisant. Il faut faire voluer l'attitude de l'tat et de toute la socit l'gard de la famille. La priorit, ce n'est pas le ptrole ou le gaz - mais la famille. On s'intresse plus, aujourd'hui, la dcouverte d'un gisement de matires premires ou une catastrophe arienne qu' la cellule familiale, cette cellule de base essentielle au dveloppement de l'enfant.

l'heure actuelle, l'tat, au lieu d'aider les familles en difficult, prive les parents de leurs droits familiaux et place les petits en orphelinat. On se rassure en pensant qu'un enfant a besoin de manger sa faim et d'tre correctement vtu : en ralit, ce dont un enfant a le plus besoin pour se raliser, c'est d'une vie de famille - mme si cette famille est pauvre, mme si les parents boivent. L'tat devrait tenter de prserver les familles tout prix, d'aider les parents trouver du travail s'ils sont au chmage, de leur fournir une aide psychologique s'ils traversent une crise. Les bnvoles eux aussi pourraient aider les familles en difficult plutt que de venir caresser les cheveux des orphelins. De par mon exprience du travail avec les pensionnaires des orphelinats, je peux affirmer en toute certitude que 40% d'entre eux pourraient rentrer dans leurs familles si l'on accordait aux parents l'aide ncessaire. Un enfant dans un orphelinat cote 30 50 000 roubles par mois. Il serait plus judicieux de consacrer cet argent transformer les orphelinats en centres d'aide pour les familles en difficult. Mais tant que la situation actuelle perdurera, les orphelinats russes continueront d'accueillir, chaque anne, 130 000 nouveaux enfants. En Russie, un enfant sur cent est orphelin.

LCDR : Selon les chiffres officiels, 665 987 enfants russes sont orphelins. En 2010, environ 11 000 d'entre eux ont t adopts. Quels sont, selon vous, les freins l'adoption ?

A.G. : La premire cause est chercher du ct des mentalits. Les gens nourrissent beaucoup de mythes, de peurs l'gard des orphelins : ils pensent que leurs parents sont tous des alcooliques et que ces enfants sont drangs. Mais les orphelins ne sont pas gntiquement modifis ! Le problme est encore conomique. Souvent, des gens qui seraient prts accueillir des enfants ne peuvent simplement pas le faire par manque d'argent. Aujourd'hui, 12 15% des Russes se disent prts adopter. Mais il nous faut une politique qui aiderait ces gens-l franchir le pas.

BENJAMIN HUTTER

http://www.lecourrierderussie.com/2012/06/06/alexandre-guezalov-faut-arreter/

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